Manifeste curatorial : vous êtes déjà dans l’entre-deux
Vous ne le savez simplement pas encore.
Le monde de l’art ne s’est pas fracturé. Il s’est fragmenté.
Toute fracture suppose un avant intact, un moment de rupture et la promesse d’une réparation impossible. La fragmentation, elle, est un état diffus, structurel, sans origine clairement identifiable. Elle ne survient pas un beau matin. Elle grandit dans les angles morts, dans les déplacements silencieux des institutions, dans l’éclatement du marché. Elle se propage avec la multiplication de communautés et de bulles qui coexistent sans jamais vraiment se voir.
Il y a trente ans, le monde de l’art fonctionnait encore comme un oligopole de l’attention. Seules quelques foires comptaient réellement. Quelques publications faisaient autorité. Une poignée de critiques pouvaient, d’une phrase, légitimer une pratique pour toute une décennie. Le système était fermé, souvent injuste. Mais il possédait une étrange qualité : il était lisible. Un artiste savait à peu près ce qu’il cherchait à atteindre. Il savait qui regardait, qui décidait, qui écrivait. Il connaissait l’ordre dans lequel les choses étaient censées se produire. Les experts existaient encore comme des figures d’autorité relativement stables.
Ces dernières années, nous avons assisté à l’éclatement des circuits du marché de l’art. Il n’y a plus de centre — ou plutôt, il y en a trop, chacun convaincu d’être le seul. C’est le grand paradoxe du monde de l’art contemporain : jamais aussi connecté, jamais aussi fragmenté. Les foires se sont multipliées : plusieurs centaines aujourd’hui, contre une poignée dans les années 1980. Les biennales, résidences, prix et programmes ont suivi le même mouvement. Les réseaux sociaux ont créé un espace d’exposition théoriquement accessible à tous, tout en rendant la hiérarchie de l’attention presque illisible. Dans le même temps, la mondialisation du marché a introduit des systèmes de valeur que les centres traditionnels n’étaient pas préparés à accueillir.
Autrement dit : tout bouge, dans toutes les directions, en même temps.
Aujourd’hui, les experts n’existent plus au sens ancien du terme. Il y a des influenceurs, des algorithmes, des marchés parallèles dotés de leurs propres hiérarchies, souvent sans grand rapport avec des institutions qui continuent de fonctionner comme si rien n’avait changé. Le résultat n’est pas une joyeuse diversification, mais une atomisation qui a rendu la boussole inutile. Nous ne savons plus tout à fait ce que signifie réussir. Nous ne savons plus qui regarde, ni même si le fait d’être regardé compte encore.
Voilà le paysage dans lequel vous évoluez.
Un monde où l’entre-deux n’est plus seulement une position, mais une condition partagée par la grande majorité de celles et ceux qui tentent de produire un travail sincère, qui refuse le formatage. La différence, c’est que certains vivent cette condition comme une catastrophe.
Et que d’autres commencent à comprendre que c’est précisément sur ce terrain qu’il nous faut apprendre à tenir debout.
Ce qu’il m’a fallu neuf ans pour comprendre
Pendant des années, j’ai exercé une pratique qui n’avait pas de nom propre — ou plutôt, qui en avait trop. Je passais sans cesse de curatrice à galeriste, de critique à agente. Chaque titre décrivait une partie de ma réalité, mais finissait par se dissoudre dans la même insatisfaction chronique. Je circulais d’un territoire à l’autre, des institutions au marché, de la lecture à la négociation, toujours quelque part entre le musée et la rue. J’ai longtemps cru que c’était une faiblesse. Que n’être jamais tout à fait « assez » pour entrer dans l’un des moules existants était une forme d’échec.
Je me trompais. Ce sentiment d’inadéquation était en réalité l’esquisse d’une position. Inconfortable. Instable. Illisible pour certains. Mais cela n’a plus d’importance, parce que c’est ma position.
Je ne suis pas entre deux territoires faute d’avoir trouvé mieux.
Je suis entre les deux parce que c’est précisément là que les choses circulent.
Le betweenness, ou ce que les mathématiques savent et que nous avons oublié
Après neuf ans de tâtonnements, c’est, à ma grande surprise, une théorie mathématique qui m’a tendu la main. En théorie des réseaux, le betweenness désigne la position d’un élément situé sur les chemins qui relient d’autres éléments entre eux.
Ce qui compte ici, ce n’est pas la centralité au sens d’une position dominante, visible, rayonnante. C’est la capacité à faire circuler, à relier, à devenir un point de passage. Autrement dit, un nœud qui n’existe pas pour lui-même, mais pour ce qu’il permet de faire passer. Appliquée à la pratique curatoriale dans un monde de l’art fragmenté, cette idée change tout. Le curateur n’est plus celui qui sélectionne des œuvres depuis un centre imaginaire. Il devient celui qui maintient ouvertes les voies de circulation, précisément là où elles commencent à se fermer. Il devient à son tour un nœud-pont : sa présence est essentielle, car le retirer reviendrait à rompre le dialogue et les relations entre certaines parties du réseau.
Vous y êtes déjà. Depuis longtemps.
Ce que je veux vous dire, c’est que vous pratiquez déjà le betweenness. Chaque fois que votre travail refuse d’entrer sagement dans une catégorie ; qu’il n’est pas assez commercial pour les foires, pas assez expérimental pour les institutions, pas assez identitaire pour certaines communautés, pas assez universel pour d’autres… Chaque fois, vous êtes dans cet entre-deux.
Vous l’avez sans doute vécu comme une forme d’inadéquation. Je connais bien cette sensation : ce léger malaise lorsqu’on vous demande de vous présenter et que vous hésitez. Parce qu’au fond, aucun des mots disponibles ne convient tout à fait. Parce que chaque étiquette que vous vous forcez à porter tombe un peu de travers. Vous dites « artiste contemporain », et ce n’est pas faux, mais ce n’est pas tout à fait juste non plus. Vous dites « plasticien », et il manque encore quelque chose. Vous nommez votre médium, et vous voilà enfermé dans la catégorie à laquelle toute votre pratique cherche précisément à échapper. Mais regardez ce que vous avez construit dans cet espace inconfortable. Regardez comment votre impossibilité à rester fixé quelque part a produit des œuvres que personne d’autre n’aurait pu faire exactement ainsi. L’entre-deux n’est pas un défaut de fabrication. C’est précisément là que la pensée trouve sa plus grande liberté de mouvement. Il n’y a pas ici d’inadéquation. Il y a une position. Choisie, imposée, ou peut-être les deux à la fois. Peu importe, au fond. Ce qui compte, c’est ce qu’elle rend possible. Et dans un monde fragmenté, où chaque camp cherche des alliés irréprochables, où la cohérence d’une identité est elle-même devenue un capital symbolique, habiter l’entre-deux est peut-être la position la plus juste et la plus difficile qui soit.
La plus juste, parce qu’elle n’offre ni la chaleur d’une communauté aux contours bien définis, ni la sécurité d’un territoire établi. Elle exige une forme de courage que personne ne nomme ainsi, parce que, de l’extérieur, elle ressemble parfois à de l’indécision. Ce n’en est pas. C’est une manière de rester fidèle à la complexité du réel quand tout, autour de vous, vous demande de la trahir.
Ce que cela signifie pour vous, maintenant
Faire une place au betweenness dans votre pratique, ce n’est pas chercher un compromis entre des positions concurrentes, encore moins lisser vos contradictions. C’est reconnaître que votre valeur ne réside pas dans votre capacité à appartenir à un centre, mais dans votre capacité à circuler entre des mondes qui s’ignorent et, par ce mouvement, à créer les conditions d’une rencontre. Je vous l’accorde : accepter de ne jamais être tout à fait « à sa place » demande d’apprendre à vivre avec l’inconfort. Oui, certains vous trouveront suspect ou illisible. Oui, cela implique de travailler dans des zones de friction sans chercher à les résoudre trop vite. Oui, il vous faudra apprendre à habiter la fragmentation plutôt qu’à la fuir vers un centre qui n’existe plus. Vous êtes déjà dans l’entre-deux. Il ne reste qu’à le nommer. Et surtout, à le revendiquer.
Annelise Stern a fondé l’agence d’artistes NANA. Elle a développé le concept de betweenness curatorial en réponse à la polarisation croissante de la société contemporaine et des secteurs artistiques et culturels.



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