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L’IA comme entre-deux : ce que les artistes qui habitent la machine nous apprennent de la fragmentation

8 sept.
9 min de lecture

À partir du travail d’Albertine Meunier et d’aurèce vettier

par Annelise Stern


Depuis quelques années, une question revient systématiquement lorsqu’un artiste travaille avec l’intelligence artificielle. Je l’ai entendue dans les ateliers, les expositions, au détour d’un dîner, parfois sous la forme d’une plaisanterie presque agressive : mais est-ce vraiment vous qui créez ? Cette question m’agace toujours, peut-être parce qu’elle repose sur une vision profondément romantique de la création. Comme si les artistes avaient toujours travaillé seuls, dans une maîtrise absolue de leurs outils et de leurs gestes. Ce fantasme résiste pourtant assez mal à l’histoire de l’art. On oublie que Rembrandt ne fabriquait pas toujours ses pigments. Que Rodin ne fondait pas lui-même ses bronzes. Que Godard ne développait pas ses pellicules. La question confond l’outil avec l’auteur, et l’auteur avec le geste.


Et pourtant, ce qu’elle révèle de notre rapport à la création me fascine. Elle montre à elle seule combien l’intelligence artificielle déstabilise notre représentation de la place de l’artiste dans la société. C’est précisément ce trouble que je souhaite explorer ici, à travers le travail de deux artistes français qui ont fait de cet inconfort un terrain fécond de recherche et de création : Albertine Meunier et aurèce vettier. Ce qui m’a toujours frappée dans leurs démarches respectives, c’est qu’ils ne cherchent pas à résoudre la question. Ils travaillent en son cœur, dans cette zone instable où l’on ne distingue plus très bien ce qui relève du calcul, de l’intuition, de l’accident ou du choix. En suivant l’évolution de leurs pratiques depuis plusieurs années, je reconnais dans leur travail le concept de betweenness curatorial que j’ai théorisé : une position de passage entre des mondes qui s’ignorent. Une position qu’il ne faut pas confondre avec de l’indécision, mais comprendre comme une condition de création.


La machine qui ne sait pas qu’elle déraille


Albertine Meunier travaille avec Internet depuis près de trente ans. Bien avant que l’intelligence artificielle générative ne devienne un sujet de conversation à table, elle explorait déjà les données numériques, les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), les traces que nous laissons sans nous en rendre compte et, surtout, ce que la Machine en fait. Son projet My Google Search History, commencé en 2006, consiste à collecter et à publier l’intégralité de ses recherches personnelles sur Google. L’artiste transforme la donnée en matière première, aussi révélatrice et troublante que les pages d’un journal intime.

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À mes yeux, Albertine Meunier adopte face à l’intelligence artificielle une position que je qualifierais de critique et joueuse. Elle ne voue aucun culte à la machine. Au contraire, elle la regarde échouer avec une certaine jubilation. Elle s’intéresse, selon ses mots, aux aberrations et à l’impuissance de la machine, à ce que l’intelligence artificielle produit sans même le savoir. Elle fait de l’absurde, du décalage et du non-sens qui surgissent dans les interstices du calcul son territoire singulier. Dans sa série HyperChips (2023), que je me suis empressée de collectionner dès sa sortie, elle part d’une consigne minimale : « Albertine Meunier mange des saucisses et des chips. » Parmi les milliers d’images générées par DALL-E, elle sélectionne les hallucinations de la machine : bizarreries, visages déformés, mains à six doigts et perspectives cauchemardesques. La série revisite la tradition de l’autoportrait à travers ce que la Machine croit comprendre de l’identité humaine.

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Ce n’est pas la performance de l’intelligence artificielle qui intéresse Albertine Meunier. Son regard exercé ne se laisse impressionner ni par sa capacité à reproduire, ni par son aptitude à imiter, ni même par sa puissance de production. Ce qui l’intéresse, au fond, c’est son inconscient et les lapsus du calcul. Elle place ainsi l’artiste dans une position singulière : à la figure du créateur qui programme, elle préfère celle de l’observatrice qui attend et regarde. Loin des discours alarmistes sur les nouvelles technologies, Albertine Meunier endosse le rôle de la psychanalyste attentive aux symptômes qui affleurent sous le discours.


Dans un écosystème saturé d’images produites par ces nouveaux outils, ce qu’elle appelle le slop — ce flot de contenus médiocres qui envahit Internet depuis 2022 —, l’artiste ne panique pas : elle documente. En octobre 2025, en assurant avec le chercheur Hugo du Plessix le commissariat de l’exposition From Spam to Slop à l’Avant Galerie Vossen, elle a tenté d’appuyer sur pause, de dresser un état des lieux d’une transformation qui avance trop vite pour que le public puisse pleinement la saisir.

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« Il faut accepter que le slop est en train de gagner », me dit l’artiste. Je ne vois aucun défaitisme dans cette phrase. J’y vois au contraire un réalisme qui permet d’agir. Un artiste qui refuse de regarder ce qui se passe autour de lui ne peut pas y répondre. Albertine Meunier regarde la vague en face. Et c’est précisément parce qu’elle en accepte l’existence qu’elle peut continuer à travailler à ses côtés : ni tout à fait dedans, ni à l’abri au-dehors, mais dans l’entre-deux d’une conscience critique.


Le nom choisi par la machine


De son côté, aurèce vettier est le nom d’un projet artistique fondé en 2019 par Paul Mouginot. Ingénieur de formation, artiste par conviction, il est allé jusqu’à confier à un algorithme le choix de son pseudonyme, généré à partir des noms d’artistes qu’il admire avec ses proches. Avant même la première œuvre, la machine avait donc déjà participé à la définition de l’identité de l’artiste. Ce geste inaugural annonce toute sa pratique. Ici, l’intelligence artificielle est bien davantage qu’un simple outil technique, comme Photoshop ou un tour de potier. Ce qui intéresse Paul Mouginot, c’est ce qui se passe lorsqu’on délègue à la machine une part essentielle du processus créatif, puis que l’on observe ce qu’elle nous renvoie.


Dans La traversée de la forêt, présentée au Musée d’art contemporain de Lyon en 2025, aurèce vettier déploie un univers de sculptures en bronze, de tapisseries d’Aubusson et de peintures à l’huile, tous issus d’images générées par intelligence artificielle. Son travail s’articule autour de deux notions qu’il nomme sur-nature et sur-réalité. La sur-nature fait naître des formes botaniques impossibles : arbres dont les branches se replient sur elles-mêmes, herbiers de plantes imaginaires, générés à partir de jeux de données intimes, composés de photographies d’enfance et de textes personnels. Ces visions prennent ensuite corps dans des matériaux et des savoir-faire traditionnels : tapisserie, bronze, marqueterie de pierres dures et peinture à l’huile. La sur-réalité, quant à elle, mêle rêves, souvenirs et fragments du quotidien pour produire des paysages presque symboliques, suspendus à la frontière entre mémoire et fiction.


Ce qui m’a toujours intriguée et fascinée dans la pratique d’aurèce vettier, c’est son rapport au temps. À l’heure où l’intelligence artificielle est devenue synonyme de vitesse, d’automatisation et de production de masse, l’artiste prend délibérément le contre-pied. Il utilise des algorithmes plus anciens fondés sur les GAN (réseaux antagonistes génératifs), qu’il entraîne sur une matière intime et personnelle plutôt que sur des milliards d’images génériques. Son processus est lent, presque méditatif. Il attend patiemment qu’une image dévie légèrement, qu’une forme végétale tremble d’une manière inattendue ou qu’un détail paraisse soudain habité. Parmi les milliers de fragments générés par la Machine, il n’en retient méticuleusement que quelques-uns, ceux qu’il appelle des « fulgurances », avant de les transposer dans des formes traditionnelles et artisanales.

« Avant de faire, j’ai beaucoup appris, et je continue d’absorber en permanence de grandes quantités d’informations. Tout m’intéresse ; je lis beaucoup, j’explore en silence. Puis je digère, intérieurement et avec l’aide d’algorithmes, en restant ouvert au hasard et aux synchronicités. »

Cette formulation, tirée d’un entretien récent avec le curateur Dominique Moulon, décrit un processus créatif qui n’appartient entièrement ni à l’humain ni à la Machine, mais naît de leur combinaison. L’algorithme devient un instrument de digestion, la synchronicité une méthode, le hasard le plus précieux collaborateur de l’artiste. Au fil des années, aurèce vettier s’est avancé toujours plus loin dans cet entre-deux : entre réel et virtuel, artisan et ingénieur, tapisserie d’Aubusson et code Python, mémoire intime et données d’entraînement. Toute idée de hiérarchie semble s’effacer. La machine n’est pas simplement au service de l’artiste, pas plus que l’artiste ne cherche à la dominer. Ensemble, ils forment ce que Paul Mouginot appelle une membrane : une surface poreuse à travers laquelle circulent des formes, des images et des intuitions qui n’auraient pu émerger d’un seul côté.


Ce que le betweenness révèle ici


Dans mon précédent article pour TARGET ART, j’ai présenté le concept de betweenness curatorial, emprunté à la théorie mathématique des réseaux. Il désigne un nœud-pont : un point qui n’existe pas pour lui-même, mais pour ce qu’il permet de faire passer. Il est peut-être temps d’en finir avec le refrain selon lequel l’intelligence artificielle ne serait « qu’un outil ». Elle n’est qu’un outil pour celles et ceux qui l’utilisent comme un photocopieur amélioré, afin de produire plus vite ce qu’ils auraient sans doute produit de toute façon. Pour des artistes comme Albertine Meunier et aurèce vettier, l’intelligence artificielle est une position : une manière d’exister à mi-chemin entre deux modes de pensée, deux modes de production, deux régimes d’attention.


Albertine Meunier se situe entre la critique et le rire, entre la mise en cause politique des GAFA et la légèreté de DataData. Son travail repose sur une compréhension précise de ce qui se passe lorsque la machine déraille. Elle ne cherche pas à corriger ce déraillement, mais à en révéler la poésie accidentelle. aurèce vettier se place, lui, entre l’intime et le collectif, entre la mémoire personnelle et les données privées, entre l’intimité du rêve et le caractère générique de l’algorithme. Sa collaboration avec Vera Molnar, pionnière de l’art génératif, avant la disparition de celle-ci, inscrit sa pratique dans une longue généalogie d’artistes qui ont cherché à comprendre ce que la machine peut créer qu’un être humain ne saurait imaginer seul.


Ces deux artistes, dont j’affectionne particulièrement le travail, partagent un rapport à ce que j’appellerais une impuissance choisie. Tous deux acceptent sereinement de ne pas contrôler chaque aspect de leur création et semblent même prendre plaisir à laisser quelque chose leur échapper. Leurs œuvres existent précisément dans cet écart entre l’intention et le résultat, entre ce que l’artiste voulait et ce que la machine a produit.


Poser autrement la question de l’auteur


Revenons à notre question de départ : est-ce vraiment vous qui créez ? Si je ne l’aime pas, c’est parce qu’elle suppose qu’il doit y avoir un auteur unique. À mon sens, il faudrait cesser de demander qui crée. Je proposerais plutôt cette question : où l’œuvre advient-elle ?


Que l’on parle d’Albertine Meunier ou d’aurèce vettier, la réponse est la même : l’œuvre advient dans l’entre-deux. La création prend forme dans la friction entre intention et accident, entre calcul et intuition et, surtout, entre ce que la machine sait faire et ce qu’elle reste incapable de faire. Je vous l’accorde, cette réponse est profondément inconfortable. Et il est facile pour la curatrice, la critique, l’agente et tous les autres titres que je porte de situer la création dans un lieu aussi instable. Ma réponse ne permet pas de revendiquer une maternité ou une paternité clairement établie sur l’œuvre. Elle ne permet pas davantage à l’artiste de se retrancher derrière la machine pour se dérober à sa responsabilité.


Dans un monde où les outils d’intelligence artificielle génèrent chaque jour des millions d’images, où le slop submerge nos plateformes et où la hiérarchie de l’attention est devenue illisible, les artistes qui dureront ne seront pas nécessairement ceux qui maîtrisent le mieux ces technologies. Mon pari, aujourd’hui, c’est que resteront celles et ceux qui savent habiter ce moment de friction entre eux et la machine. Ceux qui ont compris que la valeur réside moins dans la production que dans la position.


Ce que cela implique, maintenant


Que vous soyez artiste ou curateur, la question n’est pas de savoir s’il faut ou non utiliser l’intelligence artificielle, mais quelle position vous choisissez d’adopter à son égard.

La position instrumentale, qui consiste à utiliser l’intelligence artificielle comme un accélérateur de production, existe bel et bien. C’est même, aujourd’hui, la plus répandue. Du point de vue de la productivité, elle est utile et en passe de devenir incontournable. Mais, à long terme, elle ne permet guère de se distinguer. Ce que des outils génériques produisent en masse sera inévitablement de plus en plus difficile à différencier de ce que d’autres outils génériques produisent en masse. Trop facile. La position du betweenness, qui envisage l’intelligence artificielle comme un territoire de l’entre-deux, est autrement exigeante. Elle suppose de renoncer à une maîtrise totale de son propre processus créatif. Elle demande d’accepter que quelque chose nous échappe, et que c’est précisément dans cet écart insaisissable, dans ce lieu que nous ne parvenons pas à maîtriser entièrement, que la création se produit.


Vous êtes déjà dans l’entre-deux. La machine aussi.


Il ne reste qu’à apprendre à travailler ensemble dans cet espace d’inconfort. Et peut-être la question la plus savoureuse que soulève cet article est-elle celle de la place que j’y ai moi-même laissée à la Machine. L’incertitude de Claude.ai sur ce point ne rend le secret que plus délicieux.




Annelise Stern a fondé l’agence d’artistes NANA. Elle a développé le concept de betweenness curatorial en réponse à la polarisation croissante de la société contemporaine et des secteurs artistiques et culturels.

 
 
 

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