Un vrai artiste, ça désobéit.Un bon collectionneur, ça l’encourage.
- Annelise Stern
- il y a 1 jour
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Pauline Faieff est un très bon exemple de cette désobéissance. Elle a démarré sa carrière sur les réseaux sociaux, c’est là qu’elle a trouvé ses premiers collectionneurs et rencontré une communauté de fans partout à travers le monde. J’insiste sur cette idée de fans. J'ai mesuré l'ampleur du phénomène « Pauline Faieff » le jour où je me suis rendue compte que, chaque fois que je mentionnais qu'on travaillait ensemble, je tombais sur un groupe de femmes dont les yeux s'illuminaient. Un travail qui plaît et se vend bien, une grosse communauté, des fans ultra engagés… mais toute bonne histoire a besoin d’un méchant. Pauline travaille sur le nu, sauf que le nu sur des plateformes comme Instagram ou X, ça vous condamne à régulièrement faire face à la censure. Des images effacées, des comptes restreints, des œuvres jugées “inappropriées” par on ne sait quel tribunal algorithmique. Il faut bien comprendre que cette exposition à la censure est devenue son quotidien. Pauline aurait pu changer de style, dissimuler son corps, arrondir les angles, jusqu’à ce que son travail passe sagement les filtres. Autrement dit, se plier au puritanisme des algorithmes. Mais un vrai artiste, ça désobéit. Ça ne renonce pas, ça contourne. Ça trouve toujours le moyen de faire entrer un rond dans un carré. Elle aurait pu, aussi, dénoncer cette censure, en parler frontalement, monter au créneau. Sauf que (et c'est là que ça devient pervers) même les mots pour la décrire suffiraient sans doute à la faire censurer à nouveau. Le piège est parfait. On vous interdit de montrer, puis on vous interdit de dire qu’on vous interdit.
Alors qu'est-ce qu'elle fait ? Elle invente. Elle se fabrique son propre langage. Et comme elle a la tête dure (j'ai appris à la connaître), bien sûr qu'elle le construit sur ce qu'on voulait précisément lui interdire de montrer : la nudité. C'est ça, the Alphabet. Vingt-six photographies, vingt-six lettres, chacune formée par les courbes, les plis et les creux de son propre corps. Un alphabet entier, illisible pour les machines, que seuls les humains sont en mesure de déchiffrer. Là où l'algorithme ne voit qu'une chose à supprimer, nous, on lit une lettre. Et avec des lettres, on peut tout écrire. Mais réduire the Alphabet à une habile manière de déjouer la censure serait passer à côté de l'essentiel. Parce que le vrai sujet n'est pas l'algorithme. Le vrai sujet, c'est ce qui se passe devant l'œuvre. Finalement, c’est ce qui me fascine le plus, le fait de voir quelqu'un s'approcher d'une image, comprendre d'abord qu'il regarde une peau, puis une lettre, et enfin qu'il regarde peut-être un bout de son propre corps. Un pli qu'il connaît. Un creux qu'il a appris à détester. Dans un monde qui voudrait qu'un corps soit une chose à cacher, à filtrer, à recadrer, choisir d'accrocher chez soi l'une de ces images, soit un corps que les machines ont voulu effacer, c'est prendre position. C'est dire, à sa petite échelle, non. C'est se rebeller contre un puritanisme qui ne dit pas son nom et qui avance masqué derrière des « règles de communauté ». On ne devient pas collectionneur de ce travail comme on accroche un joli tirage au-dessus du canapé. On le devient parce qu'on a, quelque part, l’envie de désobéir aussi.
Ce langage a d'abord vécu sur internet. Aujourd'hui, il quitte l'écran. Les préventes physiques de la collection ont ouvert ce matin, en amont de leur toute première exposition physique, à Rome, du 7 au 12 juillet. On peut désormais y découvrir chaque œuvre, lire son poème, et si l'une d'elles vous appelle, en devenir le gardien. Car nous ne cherchons pas des acheteurs, nous cherchons des gardiens. Des personnes qui acceptent de porter une lettre de ce langage, et de le faire exister un peu plus loin. Et ce n'est qu'un début. Dans quelques mois, je vais demander à de parfaits inconnus de se déshabiller. Pas devant un objectif, pas devant moi, pas devant qui que ce soit, mais devant eux-mêmes. Au centre du pop up immersif se trouvera une installation, dans laquelle il faudra entrer seul et se déshabiller, face à des miroirs, sans personne à qui plaire. Et c'est en décrivant cette pièce que je vois les visages changer en temps réel, et à quel point on n'habite pas tous son corps de la même façon. Je vais généraliser, et il y aura mille exceptions, mais le schéma se répète trop souvent pour que je l'ignore. Les hommes, souvent, prennent l'idée avec une forme de légèreté, finalement, pourquoi pas, c'est un jeu, une curiosité, parce qu'au fond on ne leur a jamais beaucoup demandé de s'examiner. Pourtant, quand l’idée commence à se concrétiser, on sent qu’eux aussi se sentent intimidés. Les femmes, elles, se figent plus volontiers. Parce qu'elles savent exactement ce que c'est, ce face-à-face. Elles le pratiquent depuis l'adolescence, sous l'œil d'une société qui leur répète quoi corriger. Et leur première réaction, très souvent, c'est “jamais je ne pourrais faire ça”. Ce qui est précisément, je crois, la preuve qu'elles devraient. Parce que ce qui fait peur dans cette cabine, ce n'est pas la nudité. C'est l'idée de se regarder enfin sans personne à qui plaire. Combien d'entre nous sommes encore capables de nous tenir nus devant notre propre image, sans filtre, sans angle avantageux, sans cette petite voix qui corrige et qui juge ? the Alphabet n’est pas un expérience. C’est un acte de courage et d’amour de soi.
Préventes de la collection the Alphabet : juste ici
À partir de 450 euros
PS : si vous connaissez quelqu'un que ce langage pourrait toucher, transférez-lui ces lignes. Une langue ne survit que si on se la transmet. Et comme toujours, vos retours me nourrissent, alors n'hésitez pas à répondre.
